La Grèce,

   Une impasse au bout d'un long chemin

BARRIÈRE GRÉCO-TURQUE, KASTANIES ET NEA VYSSA - 22 et 23 DECEMBRE 2017 

1/10

Depuis hier, le 21, nous sommes à Kastanies, en Grèce, nous avons franchi la frontière en début d'après-midi.

 

Ce soir, vers 23h30, nous préparons notre véhicule pour passer la nuit, nous sommes contrôlés par les forces de l'ordre ; la police grecque, deux agents, sans uniforme ni brassard, aucun signe distinctif ; leur véhicule, un vieux van, vétuste, sans plaque d'immatriculation, avec un aérateur de toit, les vitres opacifiées avec de la peinture blanche.

 

Nous partons ensuite à la recherche d'un endroit où dormir, sur le chemin, nous devons nous arrêter pour des questions pratiques, nous repartons, nous croisons le van blanc qui, nous nous en sommes rendus compte quelques kilomètres plus loin, a redémarré pour nous suivre. De là, nous décidons de rouler un peu pour voir si nous sommes suivis, le van nous suit effectivement. Nous poursuivons notre route jusqu'à Orestiada, ville située à une douzaine de kilomètres ; nous nous arrêtons en plein centre-ville, le van s'arrête un peu plus loin, à intervalles réguliers, le passager avant ouvre sa portière pour voir ce que l'on fait ; on attend, on réfléchit, on cogite, l'un de nous deux entre dans le bar devant lequel on est garé pour obtenir l'adresse du commissariat ; on s'y rend pour savoir si les deux « agents » qui nous suivent sont vraiment des policiers.

Il s'avère que oui, malgré le contrôle d'identité, ils voulaient vérifier si nous étions des passeurs ou si nous ne transportions pas de la drogue.

 

Le lendemain, le 23 décembre à 21h44, nous stationnions dans une zone désaffectée, un 4x4 passe lentement derrière nous, s'arrête, fait demi-tour un peu plus loin. Légèrement isolé, l'endroit est sombre, nous démarrons pour partir, il nous suit, quelques mètres plus loin, coup de sirène, nous nous arrêtons, le conducteur du véhicule descend, nous ne comprenons rien au grec, il répète alors plusieurs fois « borders », « borders », il nous demande s'il y a des « people » dans notre véhicule, nous lui répondons que non, seulement nous et notre lapin.

Après l'expérience d'hier, ce nouveau contrôle nous paraît clair, cette personne voulait savoir si nous étions des passeurs, elle a simplement demandé que nous lui ouvrions nos portes, aucun contrôle de nos pièces d'identité, ni des documents de notre véhicule.

La région de Kastanies où nous sommes est le seul point de passage terrestre entre la Grèce et la Turquie, important point d'entrée de l'immigration illégale en Grèce. Selon les sources, 600 policiers et militaires gardent/quadrillent le secteur, un utilitaire avec une immatriculation étrangère, ça attire l'attention et éveille les soupçons.

 

Cette situation ne date pas seulement de 2015, climax de la « crise des migrants », il faut remonter à 2010 pour la comprendre. Au cours de cette année, selon un article paru dans le quotidien grec Ta Nea en janvier 2011, le nombre de clandestins arrivant par la Turquie a augmenté de 372% alors que l'arrivée par les îles de la mer Égée avait chuté de 70 à 75% dans le même temps. En janvier 2011, le gouvernement grec lance l'idée de construire 12,5 km de barrière entre les villages de Kastanies et Nea Vyssa, elle sera achevée fin 2012.

 

Le repli national et l'accroissement des contrôles aux frontières ne sont pas des mythes, c'est une réalité à laquelle se heurtent les « migrants ».

Aujourd'hui, 23 décembre, prises de vue à Kastanies et Nea Vyssa, les deux communes d'implantation du « mur » qui n'en est pas un en tant que tel, plus un agrégat de grillage/barbelés.

Entre le fleuve Evros et le poste de douanes de Kastanies, il n'y a pas de barrière, aucun obstacle « non naturel ».

Ce fleuve est très froid, envahissant, qui ne semble pas avoir de lit délimité. Le photographier en hiver ajoute à l'atmosphère morbide qui s'en dégage. Le pont en béton qui le surplombe, une voie ferrée y passe, épuré, dépouillé, ajoute à la froideur ambiante.

Nous pensions vraiment voir le mur sur cette portion, ce tronçon entre le poste de douane et le fleuve, mais non. Les photo montrent les sentiers qui longent la frontière, libres. Ce sont de simples chemins forestiers où on peut observer, de façon assez dense, les bornes délimitant le territoire turc.

Le terrain sur lequel est implanté le mur est quadrillé par des chemins « forestiers » de servitude de près, de champs, qui présentent des pancartes « restricted area ». D'autres zones sont délimitées par des barbelées et des grillages sur lesquels figurent des panonceaux « Mines ». Ces terrains comportent aussi des édifices militaires de type « abris » ou « bunker » mais désaffectés. Nous avons aperçu une patrouille militaire à plusieurs reprises. Une immense tranchée, presque un « canal » constitue un obstacle supplémentaire.

BARRIÈRE GRÉCO-MACÉDONIENNE, IDOMENI - 6 JANVIER 2018 

1/3

Janvier 2016, la Macédoine ferme sa frontière avec la Grèce, barrant ainsi radicalement la route des Balkans aux « migrants ». Durant les mois qui suivent, près de 10 000 personnes, se massent dans cette zone frontalière. Le démantèlement des camps de fortune et l'évacuation de ces personnes ont lieu aux environs des mois d'avril et de mai.

PORT DE PATRAS - 16 JANVIER 2018

 

Un véritable enfer. Des « migrants » partout, en groupes, qui tentent par tous les moyens de monter dans les camions/remorques. Repérés par les forces de l'ordre, ils fuient, tentent de sortir de l'enceinte du port passant outre les blessures des barbelés.

 

Les opérations sont bien orchestrées, une voiture, un vieux pick-up Mitsubishi, parcourt la zone d'embarquement, lorsqu'un groupe de « migrants » est repéré comme s'apprêtant à franchir les grilles de la zone d'embarquement, le pick-up fonce en leur direction et klaxonne pour appeler des renforts, 4x4, Volkswagen Transporter, moto, scooters, à pied, des maîtres chien.

 

Un cauchemar de sirènes, de cris auxquels se mêlent les aboiements des chiens, coups d’accélérateur, klaxons ; un véritable chaos. Quelle peut être la douleur qui pousse ces êtres humains, ces personnes à vivre et risquer leur vie comme ça.

 

Les chauffeurs des poids-lourds inspectent en permanence leur camion pour voir si aucun migrant ne s'est glissé entre/près des essieux de leur véhicule. Ils se massent les uns contre les autres, le plus serré possible pour empêcher les migrants de se faufiler entre les remorques et d'essayer d'ouvrir les portes. Parfois, tous ensemble, ils se mettent à klaxonner pour créer un effet dissuasif. Amendes, menaces de licenciement, quelles pressions peuvent peser sur eux pour qu'ils prennent une part aussi active à cette recherche.

 

Nos boîtiers sur les genoux ou à portée de main, nous ne pourrons faire aucune image qui pourrait dire la révolte, la honte et l'impuissance que nous ressentons.

 

Ce qui a été qualifié de crise en 2015 a été riche d'enseignements : traitement médiatique qui érige l'émotion en ligne éditoriale ; échec de l'UE en tant qu'institution et en tant qu'espace de vivre ensemble ; échec de l'Humain à comprendre l'Autre et à dépasser son animalité.

 

 

Fin de l'étape grecque, fin de ce voyage.

Spectateur impuissant d'une tragédie quotidienne.