L'Autriche,

   Entre ouverture à l'Autre et hermétisme

SALZBOURG, LINZ, SPIELFELD,

OCTOBRE, NOVEMBRE, DÉCEMBRE 2015

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Premières impressions autrichiennes, niveau de richesses apparentes différent de Munich; déploiement massif des forces de l'ordre, frontière gardée/contrôlée, gare ferroviaire très encadrée, police omniprésente et en grand nombre, intervenant par groupe de 20.
Plus nous allons nous rapprocher des limites de l'Union européenne, plus cette présence policière et cette surveillance seront sans doute importantes.

Nous avons stationné principalement dans trois villes, Salzbourg, Linz et Spielfed. Ces trois villes sont parcourues par des logiques différentes. Salzbourg et Spielfeld sont des villes « point de passage » dans la mesure où elles sont frontalières ou quasi frontalières. L'atmosphère de Linz est un peu différente, moins marquée par la notion de transit, elle semble être un lieu d'accueil et de relatif « repos ».

SALZBOURG

Route 155 - 14 octobre 2015

Aujourd'hui, nous avons rencontré des « migrants » ; notamment un, bref échange, distance respectueuse, nous ne connaissons pas son prénom. Irakien, son dossier sera traité d'ici à un an. Jusque là, il dispose d'une carte rouge et blanche indiquant le traitement en cours de son dossier et qui atteste de sa présence légale sur le territoire autrichien. Il a évoqué un centre situé à Traiskirchen, au sud de Vienne, il y est resté cinq jours sous la pluie, sous des tentes ; « seulement cinq » selon lui, comprendre par là que cette attente aurait pu être bien plus longue. 

Cette double page est extraite d'une brochure  produite par

le Fond autrichien d'intégration.
Elle donne les principales informations concernant la carte

« Rot-Weiss-Rot »(« Rouge blanche rouge »), la carte de

demandeur d'asile qui atteste du dépôt d'une demande de

statut de réfugié.

Nous aprenons qu'il n'a pas choisi le centre d'accueil où nous le rencontrons. Personne ne choisit l'endroit où il est... 

Il restera un an dans ce centre (peut-être sera-t-il déplacé) sans savoir s'il pourra rester sur le territoire autrichien. Un an à attendre, sans rien faire - parce qu'il ne peut rien faire, sans argent, les demandeurs d'asile n'ont pas le droit de travailler - à tourner en rond, à appeler très brièvement sa famille, à ses frais.

Cette rencontre nous a fortement marqués, encore aujourd'hui.
Un an à tourner en rond, à attendre une hypothétique réponse, à se ronger les sangs pour sa famille restée au pays.

Percevoir une situation, la cerner intellectuellement, ce n'est pas tout à fait la même chose qu'être face à une incarnation humaine qui vous la transmet, avec pudeur et dignité.

Le délai d'instruction des dossiers varie selon la nationalité des demandeurs d'asile sans que personne ne sache quels sont les éléments pris en compte. Instabilité politique du pays d'origine, situation familiale, état de santé figurent sans doute parmi les critères. On a observé d'importantes disparités de traitement entre les « migrants », et les récits rapportés sont parfois étonnants, des familles ayant obtenu une réponse positive rapidement et de bonnes conditions d'hébergement, quand d'autres vivent à quatre dans une petite chambre, attendant une réponse pendant plusieurs mois.

Outre cet homme irakien, nous avons également rencontré Tahar, journaliste syrien. Il était très fier de nous montrer cet article de presse, un portrait de lui que l'édition locale de Der Standard lui avait consacré.

Premier rendez-vous institutionnel - 15 octobre 2015
 

Aujourd'hui nous sommes venus nous présenter à l'équipe du bureau d'accueil d'une administration publique pour exposer notre démarche photographique. Cette institution a pour missions principales d'informer et d'assister les « migrants » dans leur demande du statut de réfugié. Présent sur tout le territoire autrichien, cet organisme a été l'un de nos interlocuteurs les plus importants.

Notre propos  a été accueilli favorablement, aussi, nous retournons pour la deuxième fois  à ce bureau d'orientation. Nous avons obtenu l'autorisation de nous adresser aux personnes accueillies dans les locaux. Ce cadre formel, celui d'un bureau d'information, crée un climat plus propice à l'échange. 

Ainsi, une fois notre démarche comprise, un père de famille présent nous tend fièrement un article de presse paru dans une édition locale. Pour la première fois depuis des mois, cette famille de huit personnes est à nouveau réunie. Fuir son pays est souvent synonyme d'éclatement de la cellule familliale et la réunir après une telle épreuve est loin d'être évident.

Université de Salzbourg
Entretien avec Sylvia Hahn, Vice-rectrice - 27 octobre 2015

 

Afin de vérifier si notre perception de la « crise migratoire » est fondée et s'ancre a minima dans la réalité, nous avons rencontré Sylvia Hahn, spécialiste des sciences sociales ; vice-rectrice de l'université de Salzbourg, elle nous a livré son point de vue d'historienne.
 

Même en l'absence de chiffres globaux et malgré les difficultés à quantifier le phénomène, on peut dire que c'est la première fois que l'Europe connaît un tel afflux de « migrants » à la fois en nombre, dans le temps et dans ces conditions. Ceci tranche avec les phases d'immigration que l'Autriche a connues précédemment, Sylvia nous montre des photos d'archives des années 1970 présentant des Vietnamiens arrivés en Autriche par avion.
 

Elle nous explique que son point de vue est celui d'une universitaire, que son travail consiste à mettre les faits en perspective, à rebours du traitement court-termiste de la situation par l'UE ou par ses États membres.
 

Nous évoquons tour à tour des thèmes tels que la structure de la démographie autrichienne, la part de la population active au sein de la population globale, les élites qui ont fui lors des années 30, les pertes irrémédiables causées par le régime nazi.
 

Outre ces questions propres à l'histoire démographique autrichienne, nous abordons également le traitement politique de la situation. Cette « crise migratoire » signe sans doute la fin de ce qui aura pu être une politique étrangère et de sécurité commune au sein de l'Union européenne ; aucune réponse collective apportée à la situation, la tentative échouée de répartir l'accueil des « migrants », les aides seulement financières de l'UE aux pays limitrophes de l'espace Schengen, et cela dans un contexte de menaces terroristes et de « droitisation » de l'électorat européen.
 

Par ailleurs, l'élan de soutien spontané constaté au début de cette « crise » s'est largement essoufflé. Les volontaires bénévoles, par essence, ne sont pas des professionnels de l'humanitaire, aussi, tôt ou tard, ils doivent retourner à leur « vie », travail, famille. Ce qui explique aussi la forte présence policière qui a également pour objectif de rassurer les Autrichiens, un moyen de dire que la situation est sous contrôle.
 

Autre point abordé, la connaissance de l'Europe par les « migrants ». Tous ne maîtrisent pas la géographie de notre continent, parfois abandonnés par les passeurs qu'ils ont chèrement payés, ils ignorent le pays dans lequel ils se retrouvent perdus.
Allemagne, Autriche, Belgique, Nord de la France, la différence n'est pas évidente pour une personne ayant grandi à 8 000 kilomètres.


Face à une telle situation, il serait bon que l'Europe prenne garde à ne pas oublier l'Histoire, comme les USA le font, notamment en ce qui concerne leurs relations aux populations hispanique et mexicaine.

Extraits d'un de nos carnets de notes
« 
»

Maison Caritas - 28 octobre 2015

En Autriche, l'association Caritas est très présente pour les « migrants » qui souhaitent notamment rester dans le pays. Outre la collecte de vêtements, de nourriture, leur présence dans des centres d'urgence, la dispense de cours de langue, l'association met également à disposition des demandeurs d'asile différents types de logements ; chambres indivuelles et collectives pour les familles.

Ci-dessus, un demandeur d'asile retranscrit dans l'un de nos carnets les informations de sa carte « Rot-Weiss-Rot ».

Aujourd'hui nous nous rendons dans l'une des maisons qu'elle dirige ; un grand jardin verdoyant, des jeux pour les enfants, balançoires, vélos, adoucissent le quotidien pourtant difficile des familles. Seules les chambres aux murs vierges et décorées de quelques objets, souvenirs d'une vie passée ou témoins d'une nouvelle qui commence, manifestent la nature précaire de la condition de leurs habitants. 

Quand l'incompréhension de la langue érige une barrière, les personnes que nous rencontrons partagent avec nous des choses simples,

une carte de leur parcours, l'alphabet de leur langue natale, etc.

Lors d'une discussion, plusieurs personnes nous ont confié la ville ou le village dont ils sont originaires.

On peut lire l'esquisse d'une liste des pays par

lesquels est passée une famille que nous

avons rencontrée.

LINZ - NOVEMBRE 2015

 

Après Calais, Munich et Salzbourg, Linz est notre quatrième étape.
Là encore, plus de temps que prévu. Alors que nous devions y rester seulement quelques jours, nous y avons passé quatre semaines entières. L'Autriche exige du temps, le temps d'humaniser ces photographies mais sans insister sur le pathos, vouloir impérativement le détail intime et personnel. Le voyeurisme guette, au détour de chaque photo ; le sensationnel, l'ostentatoire sont les écueils à éviter.

En Autriche, l’acquisition des fondamentaux de la langue nationale est une exigence très forte à l'égard des demandeurs d'asile.

 


À la Pädagogische Hochschule de Linz (équivalent de ce qu'étaient les IUFM français), des cours d’allemand sont dispensés aux demandeurs d’asile par des enseignants et des étudiants bénévoles.
Ces cours ont lieu deux fois par semaine et réunissent des centaines de personnes regroupées par niveau et réparties dans plusieurs classes.


L’université organise également une fois par semaine un SprachCaffe qui permet aux gens de se réunir, d’échanger et de pratiquer l’allemand, dans le cadre moins formel d'un café linguistique.

Le cadre plus détendu de ce café linguistique crée des conditions propices à la confidance.

Ici une personne nous montre les conditions dans lesquelles elle est arrivée en Europe.

Exemple d'un support de cours.

Gare ferroviaire de Linz - 27 novembre 2015

Nous avons obtenu de la part de l'ONG gestionnaire l'autorisation d'entrer dans le centre d'accueil d'urgence de la gare centrale.

Nous arrivons à 8h30, l'heure convenue ; Michaela, la responsable opérationnelle, est déjà très occupée. Elle nous dit que l'on peut entrer sans problème, prendre le temps d'aller à la rencontre des personnes et leur demander si elles sont d'accord pour être portraiturées.


Ce centre est établi depuis plusieurs semaines, son organisation est sommaire mais pragmatique, une table pour écrire et enregistrer le nom des arrivants, un endroit où trouver vêtements et chaussures, quelques bancs/tables où s’asseoir et remédier aux faim et soif les plus urgentes.
 

Nous restons près d'une heure, nous tentons de nous faire oublier, de presque faire partie du décor. Ce n'est pas possible, nous ne sommes pas comme eux ; non, même si nous vivons dans notre voiture depuis plusieurs semaines pour les besoins de ce travail photographique, nos visages ne sont pas autant marqués par la fatigue, nos regards ne sont pas emplis d'interrogation, de souffrance, nous n'avons pas l'air exténué, l’oeil hagard, plongé dans un café tiède.
 

Tout comme à Calais, et malgré l'autorisation explicite d'aborder les « migrants », nous ne ferons pas la démarche de les importuner et surtout pas d'avoir la grossièreté d'essayer de les photographier. La souffrance de la personne et la sensiblerie des lecteurs ne sont pas nos fonds de commerce.

 

Ce que l'on nous a fait remarquer était très juste. L'Allemagne et l'Autriche sont des pays d'accueil, en fin de trajet et nous y avons visité des centres d'hébergement et d'attente. Les situations de ces deux pays sont déjà très différentes et notre propos ne sera peut-être pas, et même sûrement, valide durant la suite de notre voyage.
 

Comment photographier des personnes comme n'importe qui d'autres quand celles-ci sont dans des situations exceptionnelles ?
Nous avons pu les photographier parce qu'en sécurité et dans des situations 
« classiques », salle de cours, café, moment de vie familiale.
Comment photographier normalement l'exceptionnel ?

UNE DÉMARCHE ENCORE VALIDE ?

Linz, quatre semaines de rencontres, à simplement discuter avec certaines personnes, la photographie devenant annexe ; quatre semaines à partager avec un grand nombre. Des personnes croisées à plusieurs reprises ; des personnes rencontrées au hasard dont le portrait devient le souvenir.

SPIELFELD - DÉCEMBRE 2015

Sud autrichien, l'atmosphère commence sensiblement à changer.
L'armée est plus présente, les barrières/déviations aussi.
Zone d'accès contrôlé,
après des pays de « repos », nous allons traverser des pays de transit. De moins en moins de structures associatives, de plus en plus de centres d’État, ouverts, fermés, gardés par la police et les militaires.

 

A quelques centaines de mètres avant la frontière austro-slovène, sur la route U67.

La compréhension de la situation commence à se faire plus précise.
Dans les pays de transit, les centres sont administrés par l’État qui autorise (selon quels critères?) des associations type Croix-Rouge ou Caritas à y entrer pour dispenser les soins fondamentaux.
Pour pénétrer dans ces lieux, il faut donc l'autorisation écrite de l'autorité publique compétente. Autant dire, mission impossible. Et quand bien même nous entrerions dans ces « camps », qu'allons-nous y trouver ? Sans doute la même chose qu'à Calais, la misère, la puanteur et l'angoisse de l'attente.


Le passage de l'Autriche à la Slovénie est possible par trois points d'accès : une autoroute, la U67 et une petite route de campagne.
Seul l'emprunt de l'U67 est contrôlé.

Ci-dessous, un aperçu de la garde de cette

frontière.

Barrage des forces de l'ordre empêchant le

passage en Slovénie par la route U67.

Une route de campagne par laquelle l'accès à la Slovénie n'est pas contrôlé.

Une route de campagne par laquelle l'accès à la Slovénie n'est pas contrôlé.

Après 11 semaines passées en Autriche, nous traversons la frontière par l'autoroute et arrivons à Sentilj, en Slovénie.